L’urbanisme social ? C’est aussi prévoir de laisser des espaces en friche

Des milliers de logements sont en gestation dans des zones rurales de Genève. La Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle est appelée pour anticiper les besoins en matière de bien vivre ensemble. L’analyse d’Alexandra Pittet, coordinatrice de la région Rhône-Champagne.

Comment anticiper les besoins en matière de bien vivre ensemble et les intégrer dans un projet d’urbanisation? Ces questions sont de plus en souvent posées à la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle (FASe), qui est devenue au fil des années un partenaire de référence en la matière. Ainsi, en 2016, les communes de Bernex et de Confignon, où de grands projets de densification sont programmés pour la période 2020-2025, nous ont sollicité pour les aider à évaluer leurs besoins en termes d’infrastructures socioculturelles à destination de la jeunesse.

Ces communes participent à la validation des Plans localisés de quartier, et certaines comptent sur la FASe, les maisons de quartier ou les travailleurs sociaux hors murs (TSHM) pour mettre en œuvre leur politique de la jeunesse. En 2016, des séances de travail ont eu lieu à Bernex et Confignon avec des travailleurs sociaux hors murs pour jalonner ce processus.

L’enjeu de la cohabitation (reprendre la lecture)

Comme le dit Barbara Emmenegger, dans l’ouvrage collectif «Conceptualiser l’animation socioculturelle» (paru en 2017), tous les espaces publics sont des lieux de rapports sociaux. En plus d’être des lieux définis géographiquement, ils évoluent selon les représentations que les habitant-e-s leur attribuent. L’espace est traversé par des rapports de force qui peuvent générer, par exemple, de la relégation ou de la gentrification. L’utilisation de l’espace urbain induit des comportements «légitimes» ou non, déclenchant des formes de réaction sociale plus ou moins importantes. Un exemple ? Les allées d’immeubles, qui sont en principe des lieux de passage, mais que des jeunes peuvent investir comme un espace de rencontre, détournant ainsi leur usage premier.

Ce qui est nouveau, c’est que nous passons d’un système où les maisons de quartier naissaient d’un mouvement citoyen qui investissait des lieux déjà existants, à une demande des municipalités et des promoteurs de construire en amont des structures pour que le futur se «déroule bien». L’animation évolue donc dans un champ de tension, puisqu’il faut imaginer les besoins à venir, sans savoir où et comment se déroulera la mobilisation citoyenne.

S’approprier l’espace

Dans ces projets d’urbanisation, l’idéal serait donc de laisser des espaces en friche, ou du bâti vierge, pour que les futur-e-s habitant-e-s puissent s’approprier leur quartier et co-construire leurs espaces de rencontre. A Meyrin, un travail de fond a été réalisé sur ces questions pour le futur quartier des Vergers, idem aux Acacias, où la maison de quartier participe activement au développement du quartier de la caserne des Vernets.

A Genève, la loi sur les logements d’utilité publique (LUP) implique que tous les nouveaux quartiers accueillent différents types de logements : loyers subventionnés, loyers libres et appartements en propriété par étages. Cohabiteront donc dans ces immeubles des personnes de différentes classes sociales ; des familles, des étudiants, des aînés, etc. Certes, la volonté politique d’une mixité sociale est positive, mais les rapports de voisinage ne fonctionnent pas tout seuls : de fortes distances sociales dans un contexte de grande proximité spatiale, génèrent des tensions de cohabitation et plus l’écart est grand, plus la reconnaissance mutuelle est difficile.

Or, dans un contexte d’augmentation des inégalités en Suisse, le sentiment de distance sociale grandit. Combiné à la perception que l’ascenseur social est bloqué, ce processus génère des effets de repli sur soi. Ces mécanismes doivent être pris en compte dans les espaces fortement densifiés. Dans ces quartiers, la gestion de la mixité sociale ne va pas de soi et les problèmes se cristallisent souvent autour du bruit, dont la perception est liée aux représentations qu’ont les habitant-e-s de l’utilisation légitime – ou non – des espaces privés et publics.

Vers un accueil mobile

L’animation socioculturelle doit se positionner sur ces débats. La maison de quartier ou la présence sur le terrain de TSHM créent justement une zone tampon où les rapports de force entre les classes peuvent être transcendés à travers une fête, des rencontres, ou tout autre espace de médiation. Des petits jobs proposés à des jeunes dans un service auprès des aîné-e-s peuvent contribuer à changer leur image auprès d’eux. Les associations des centres offrent justement cette possibilité aux habitant-e-s de participer à la gestion de leur espace. Elles doivent être soutenues et encouragées.

Dans les nouveaux quartiers, l’animation socioculturelle va suivre l’évolution démographique à travers le temps. Elle doit donc imaginer des lieux et des outils pour un accueil large et mobile, en s’inspirant des modèles connus et en en inventant d’autres. L’autre challenge est celui de la mixité sociale. Là encore, la présence de l’urbanisme social est cruciale pour le travail social. Il implique de faire évoluer les pratiques. Désormais, celles-ci sont résolument basées sur une approche territoriale et dans l’accompagnement du bien vivre ensemble.

Alexandra Pittet est la coordinatrice de la région Rhône-Champagne. Elle est chargée de cours à la HETS de Genève où elle enseigne aux futur-e-s travailleurs sociaux et travailleuses sociales sur des thématiques comme la jeunesse, les espaces publics et le pouvoir d’agir des citoyen-ne-s.